DANIEL TRAUB

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Le “rêve chinois” des Africains de Canton
Par Brice Pedroletti | Publié le 06 janvier 2016 à 10h12

FACTUEL | Le quartier de Xiaobeilu, à Canton abrite, depuis les années 2000, des milliers de grossistes et de négociants, témoins des relations commerciales que la Chine a tissées avec l'Afrique. Les clichés de l'Américain Daniel Traub et ceux de deux photographes chinois ont été rassemblés dans l'ouvrage “Little North Road”.

Les grandes villes du monde ont des « Chinatown ». Canton, la mégalopole du sud de la Chine continentale, peut, elle, se targuer d'abriter non une, mais deux « Africatown ». Des quartiers entiers investis par des grossistes africains de passage, mais aussi des négociants, souvent nigérians, qui choisissent de s'y installer pour servir d'intermédiaires entre les usines chinoises et des acheteurs africains.

La plus dense de ces enclaves s'appelle Xiaobeilu (« la petite rue du Nord ») : on y trouve des immeubles aux façades en verre remplis de boutiques où commerçants chinois et africains exposent leurs produits — tissus, babioles, appareils électroménagers, perruques, bondieuseries — et négocient âprement les commandes qu'on leur passe. Les rues avoisinantes regorgent d'échoppes, de restaurants chinois halal et d'agences de voyages.



Xiaobeilu est traversé par un boulevard à huit voies surmonté d'une autoroute. Pour le franchir, il faut emprunter une passerelle piétonnière pleine de poussière qui fut longtemps le terrain de chasse de tireurs de portraits chinois avant que les autorités n'y interdisent toute activité. A la fin des années 2000, on pouvait voir les forces de l'ordre houspiller ces Africains aux gabarits « hors norme », en veste colorée ou boubou qui se faisaient immortaliser pour l'équivalent de quelques euros par des photographes chinois ambulants.



Canton, 10 octobre 2010. « Les Africains que j'ai photographiés voulaient un souvenir de leur passage à Canton, mais aussi de quoi montrer leur réussite à leurs proches », explique le Chinois Wu Yong Fu. Wu Yong Fu/Distribution Contact Press Images

Dans ces instantanés de la « Chinafrique », la passerelle joue un rôle particulier : « Elle vous soulève au-dessus du tissu urbain et, durant un instant, des soucis et des impératifs de la vie quotidienne », écrit le photographe américain Daniel Traub dans l'introduction de son livre, Little North Road, qui vient de paraître aux éditions allemandes Kehrer Verlag, à propos de ce quartier.

On y trouve les clichés de Daniel Traub mais aussi ceux de deux photographes de Xiaobeilu qui ont accepté de lui confier ces souvenirs du « rêve chinois » des Africains de Canton. Le premier, Wu Yong Fu, est un migrant d'une trentaine d'années de la province du Jiangxi, qui arpente la passerelle avec un appareil dans une main et une pancarte avec des photos plastifiées de ses sujets dans l'autre. Daniel Traub l'a rencontré en 2009 alors que, de passage à Canton, il photographiait ce quartier.

Le Chinois a accepté de lui fournir des fichiers. Puis Daniel Traub a abordé un autre portraitiste : Zeng Xian Fang, un parent que la femme de Wu Yong Fu a fait venir de la province du Hunan. Lui effaçait ses photos après chaque prise. Jusqu'à ce que son confrère américain lui offre un disque dur pour les stocker.

Rentré à New York, Daniel Traub est fasciné par ces archives visuelles un peu kitsch. « Ce qui m'intéresse dans ces images, c'est qu'elles offrent plusieurs lectures et ont une certaine ambiguïté. Certaines sont prosaïques et directes. D'autres révèlent une sorte d'intimité et ont de la force », explique-t-il. Ces clichés ont saisi un nouveau flux humain, né de l'expansion de la Chine sur tous les continents - un flux qui, contre toute attente, est en train de se réduire. Les autorités chinoises accordant moins de visas, la population des Africains de Canton est en baisse, a constaté Daniel Traub.



Canton, le 1er novembre 2012, sur la passerelle piétonnière de Xiabeilu. "J'ai commencé à travailler sur ce pont en 2009. Un bon endroit, car beaucoup d'Africains aimaient s'y faire photographier", explique Zeng Xian Fang, l'auteur de ce cliché. Zeng Xian Fang/Distribution Contact Press Images

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